Le 14 avril dernier, j'ouvrais les Rencontres de la Nouvelle Fiction Française, organisées par Media Faculty à l'EICAR, par un paradoxe : notre fiction domine ses classements domestiques comme jamais, et son modèle économique n'a jamais été aussi fragile. Six semaines de publication et une vague de consolidation mondiale plus tard, ce paradoxe s'est transformé en urgence documentée.
Commençons par les faits
La fiction française a produit son deuxième volume historique en 2024, avec 1,2 milliard d'euros investis. Elle truste 100% du Top 100 des audiences nationales. Elle est le premier genre audiovisuel français à l'export depuis trois ans. Aucune industrie en crise ne présente ces chiffres.
Et pourtant, tous les piliers de son financement reculent simultanément, ce qui est inédit. Les diffuseurs ne couvrent plus que 58,8% des devis. Les producteurs s'autofinancent à hauteur de 258 millions d'euros. L'export vers les États-Unis a chuté de 60% en vingt-quatre mois. Et en effet ciseau, le coût horaire moyen est passé de 959 000 euros en 2012 à 1,2 million en 2021 selon l'Arcom et le CNC, une hausse de 25% à ambition constante. La fiction française produit plus, coûte plus cher, et se finance de moins en moins.
Pendant que nous débattons de ces équilibres, le monde s'est réorganisé. En six semaines : la fusion Paramount-Warner approuvée par le Department of Justice à 111 milliards de dollars, créant un ensemble de 15 000 titres et près de 200 millions d'abonnés. Le rachat de Roku par Fox pour 22 milliards, un groupe de télévision qui n'achète ni studio ni catalogue, mais un tuyau de 100 millions de foyers et la data qui va avec. La fusion Banijay-All3Media à 8 milliards. Trois opérations, une seule logique : la bataille ne se joue plus sur le contenu, elle se joue sur le contrôle de la distribution et l'exploitation des actifs.
Quatre leviers, aucun n'est théorique
Le premier est l'IP Factory : transformer une fiction en actif reproductible, adaptable, rentable dans la durée. Call My Agent! en est la démonstration française, versions britannique, coréenne, italienne, indienne, indonésienne, et désormais un film mondial pour Netflix, dix ans après la création originale sur France 2. La question n'est pas le talent : Lupin a été la première série non anglophone à dépasser 70 millions de foyers sur Netflix en un mois, Engrenages s'est vendu dans 120 pays. La question est le modèle : un catalogue n'est pas un actif parce qu'il existe, mais parce qu'on l'active.
Le deuxième est l'alliance européenne. En mars, neuf pays ont signé un accord de coproduction à Series Mania, dans une indifférence quasi générale. C'est pourtant le seul mouvement structurel à la hauteur de la consolidation anglo-saxonne. Le paradoxe français : nous avons les IP, le savoir-faire et les co-financeurs naturels (ARTE, la ZDF, la RAI), mais notre réflexe reste de packager pour un diffuseur national, quitte à bricoler l'export ensuite. Dans une alliance véritable, l'export n'est pas une option, c'est la prémisse.
Le troisième est la rente du catalogue. Les bibliothèques de contenus se valorisent désormais comme des fonds d'investissement, c'est même l'un des moteurs de la fusion Paramount-Warner. L'ironie : le meilleur gestionnaire de catalogue d'Europe est français. StudioCanal pilote 6 000 titres comme un actif financier, chaque droit secondaire et chaque licence territoriale constituant une ligne de revenus. La vraie question n'est pas le savoir-faire, c'est pourquoi il reste une exception française plutôt qu'un standard. Trois leviers immédiats existent : la revalorisation des droits internationaux sous-évalués, l'exploitation transmédiale, la licence de format.
Le quatrième est l'industrialisation des process. La saison 2 d'une série française coûte presque autant que la saison 1, parce que chaque saison est, juridiquement et industriellement, un nouveau projet, réalisateur qui change, contrats renégociés, préparation refacturée. Le contre-exemple existe pourtant chez nous : Le Bureau des Légendes, cinq saisons et cinquante épisodes pilotés par un showrunner unique, un atelier d'écriture livrant une saison par an, jusqu'à l'Emmy International. Mais le coût d'entrée du modèle, un développement dix fois plus cher, financé avant même la signature du diffuseur, dit tout : le showrunning n'est pas culturellement impossible en France, il est structurellement dissuadé. Nous ne payons pas plus cher pour faire mieux. Nous payons plus cher pour recommencer.
Le modèle qui protège la fiction française est aussi celui qui l'empêche de capitaliser dessus.
La cause systémique
Reste la cause qui explique pourquoi ces quatre leviers demeurent sous-exploités. Quand une fiction est préfinancée à 60-70% avant le premier jour de tournage, l'équation économique du producteur se joue à l'amont, boucler, livrer, passer au projet suivant. Le système français a bâti une sécurité de financement remarquable, qui protège la création. Mais cette même sécurité déresponsabilise sur la valorisation longue : on optimise ce qu'on est obligé d'optimiser.
C'est pourquoi aucun levier ne suffira sans ce qui manque le plus : une Étoile Polaire. Pas une stratégie de survie bricolée sous la pression des diffuseurs, une ambition éditoriale et économique formulée avant que la contrainte ne dicte les choix. J'ai passé trente ans à observer des structures médias naviguer dans des mutations profondes, de Canal+ à Paramount. La constante est simple : ceux qui s'en sortent ne sont pas nécessairement les mieux financés. Ce sont ceux qui savent pourquoi ils produisent.
La thèse
Dans les périodes de mutation, l'avantage ne va pas au plus grand. Il va au plus lucide.
La série complète « Fiction Française : en quête d'une Étoile Polaire » (six épisodes, juin-juillet 2026) est disponible sur LinkedIn.